Tourisme et Casino en Polynésie française - Pour quoi ? Pour qui ?

Tourisme et Casino en Polynésie française  - Pour quoi ? Pour qui ?

La Commission diocésaine « Justice, Paix et Développement » a adopté lors de son assemblée du 16 avril 2015 le rapport concernant le Tourisme en Polynésie française et l’opportunité de mettre en place un (ou des) casino(s) dans le cadre du développement du tourisme.

Ce rapport éclaire le débat sur le développement durable et humain de l’économie touristique en Polynésie français

(accès au document en format pdf : Synthese tourisme et casino avril 2016synthese-tourisme-et-casino-avril-2016.pdf (224.85 Ko)

Tourisme1. La Polynésie a-t-elle besoin du Tourisme pour se développer ?

> OUI, mais pas dans n’importe quelles conditions> NON, le casino n’est pas une bonne solution.2. Quelles conséquences avec les grands projets dits « structurants » ?

Selon l’IEOM « L’ampleur des projets considérés soulève des enjeux financiers et environnementaux et pose des défis de développement et de formation professionnelle. (...)

3. Quelles formes de tourisme choisir pour la Polynésie ?

Aucune politique touristique n’a été définie clairement par les gouvernements successifs de la Polynésie, (...)

1. La Polynésie a-t-elle besoin du Tourisme pour se développer ?

> OUI, mais pas dans n’importe quelles conditions

Tourisme 2Le tourisme représente la première ressource économique du Pays : en terme de recettes touristiques, de nombre d’emplois directs et indirects et de PIB (données 2013 du bulletin IEOM n° 147 janvier 2015)

-          Recettes touristiques : 41 milliards de F CFP, soit 37 % du total des exportations de biens et de services - Balance des paiements des transactions courantes positive de 27 milliards de F CFP (dépenses des touristes étrangers en Polynésie - dépenses des résidents en voyage à l’étranger)

-          2 700 entreprises (hôtellerie-restauration 2/3 des entreprises, transports 25 %, autres activités touristiques, culturelles, récréatives et sportives 7 %) - 15 % du chiffre d’affaires du Pays

-           9 800 personnes (16 % des effectifs salariés)     

• Situation de notre tourisme :

-          La fréquentation touristique a baissé régulièrement depuis 2008 jusqu’à 154 000 touristes en 2010, alors que le maximum atteint a été 230 000. L’année 2014 connaît un léger redressement.

-           Objectif en 2015 : 200 000 touristes – en 2018 : 300 000 touristes. Pour cela, le Pays compte sur des grands projets hôteliers structurants (Mahana Beach, Atimaono…).

- La Polynésie est nettement distancée par : Hawaii 8 millions de touristes, Guam un million de touristes, Fidji 661 000 visiteurs (chiffres 2013).

- Elle a de nouveaux concurrents dans le Pacifique qui émergent : les îles Cook (122 000), les îles Samoa (126 000) qui accueillaient entre 4 et 3 fois moins de touristes qu’elle en 1990.

-          En 2013, la Polynésie est restée à l’écart de la croissance du tourisme mondial et de la zone océanienne (5 à 6 % par an).     

• Quels sont nos atouts ?

-  Les études de motivations et de satisfaction effectuées auprès des touristes (en 1995 par l’ITSTAT) ont révélé qu’ils sont venus rechercher principalement la beauté de nos îles. Cette richesse est donc essentiellement d’ordre naturel, qui est fragile. Il faut donc la protéger avec des mesures appropriées (classement des sites par exemple) et non les dénaturer avec des aménagements et des équipements qui nuiraient à notre écosystème et détruiraient cette harmonie environnementale.

Extrait de l’interview de Sloan, PCA du Gie Tahiti Tourisme PAPEETE (5 décembre 2014, Tahiti infos)

- Quel est notre avantage par rapport à Hawaii, qui est moins chère et américaine ?

"Souvent les gens qui viennent ici cherchent l'authenticité, ici nous recevons en un an le même nombre de visiteurs que Hawaï en une semaine, donc c'est une expérience totalement différente. Des gens qui sont allés plusieurs fois à Hawaï et qui recherchent une expérience polynésienne plus authentique, avec une culture vibrante et moins de touristes, choisissent nos belles îles ».

- La nouvelle marque Tahiti Tourisme lancée cette année commence-t-elle à payer ?

"Cette nouvelle marque va devenir mondiale, et en 2015 nous allons lancer une campagne de "branding" internationale, avec une image qui va maintenir celle de ces beaux hôtels que nous avons, mais qui va surtout insister sur quelque chose que nous n'avons jamais vraiment exploité, qui est celle de la culture polynésienne et de la beauté naturelle des îles. Une grande partie de la nouvelle marque va jouer sur ça : la culture et la beauté des îles.

> NON, le casino n’est pas une bonne solution.

casinos.jpg-          Ce n’est pas la présence d’un casino qui va inciter plus de touristes à venir en Polynésie. Ce n’est pas ce que les touristes recherchent.

-          Si le casino n’est pas destiné à accueillir des touristes étrangers, il est destiné à notre population qui souffre déjà du fléau des jeux et loteries officiels et clandestins (plus de 5 milliards de F par an). Car, sans le dire, il s’agit d’implanter des salles de bandits-manchots ou jackpot accessibles à tous (comme en Nlle-Calédonie 250 à 300 machines par salle). Un moyen de plus pour appauvrir nos familles en majorité modestes, et provoquer des drames sociaux qu’il faudra à notre tour soigner. Un moyen aussi de blanchir de l’argent sale (trafics en tout genre : drogue, prostitution…)

2. Quelles conséquences avec les grands projets dits « structurants » ?

Selon l’IEOM « L’ampleur des projets considérés soulève des enjeux financiers et environnementaux et pose des défis de développement et de formation professionnelle. Ce changement d’échelle nécessitera également de pouvoir s’insérer dans les caractéristiques et l’image actuelles du territoire. »

• Au niveau économique : le chiffre pharamineux de 350 milliards de F est voisin du montant de la masse monétaire disponible en Polynésie (388). C’est un nouveau CEP avec l’arrivée d’entreprises étrangères, car les nôtres n’ayant pas la taille pour lutter (appel d’offres ouvert), l’arrivée de main-d’œuvre étrangère, notre main-d’œuvre n’étant pas suffisamment nombreuse ou qualifiée. L’apport d’une nouvelle population entraîne logiquement une croissance due à la consommation et l’augmentation du coût de la vie (loyers, alimentation plus chers).

De plus, le Pays prend des mesures d’exonération de taxes douanières des produits importés par ces investisseurs, avec une contrepartie légère. Cela peut conduire à une forme de concurrence déloyale avec les hôtels et restaurants de la place et tous les importateurs locaux.

• Au niveau environnemental : le seul projet du Mahana Beach entraîne un bouleversement total de l’écosystème du littoral, avec un remblai gigantesque sur le lagon (18 ha), provenant de la destruction de notre environnement et entraînant des nuisances routières des moyens de transport. Il s’agit ensuite de subir la présence de tours de plus de 100m de haut (60 m au-dessus de nos cocotiers) défigurant le paysage de cette zone résidentielle.

• Au niveau humain : sommes-nous vraiment prêts à accueillir un tourisme de masse ?

Pour l’instant, la population exprime une certaine bienveillance envers les touristes étrangers, étant donné le nombre actuel de touristes, disséminés dans le grand espace géographique et dans l’année.

La réalisation de ces projets passe par l’expulsion de petits propriétaires qui n’ont pas les moyens de suivre les procédures judiciaires pour s’y opposer (exemple de Hawaii).

Et on peut craindre qu’à l’avenir, lorsqu’il y a des types de « ghetto » touristiques qui se forment, des privatisations d’espaces lagonaires peuvent susciter des sentiments anti-touristes plus ou moins violents par frustration et dépossession des biens traditionnels.

3. Quelles formes de tourisme choisir pour la Polynésie ?

Aucune politique touristique n’a été définie clairement par les gouvernements successifs de la Polynésie, se cantonnant à recommander un tourisme haut de gamme.

Le tourisme durable,

Tourisme 3Seul garant d’un véritable développement. Plusieurs études y ont été consacrés :

> Le thème « Tourisme et biodiversité » de la Journée Mondiale du Tourisme 2010 proposée par l’ONU, est né d'une profonde préoccupation « pour les répercussions sociales, économiques, environnementales et culturelles dérivant de la perte de la diversité biologique…

la demande touristique se tourne de plus en plus vers les destinations de la nature, attirée par les innombrables beautés de celle-ci, ce qui suppose un impact important sur les populations visitées, sur leur économies, sur l'environnement et sur leur patrimoine culturel. Ce fait peut représenter un élément de préjudice ou, au contraire, contribuer de façon significative et positive à la conservation du patrimoine.

Le tourisme vit donc un paradoxe. Si d'une part il existe et se développe grâce à l'attraction qu'exercent certaines localités naturelles et culturelles, d'autre part celles-ci peuvent arriver à être détériorées ou même détruites par ce même tourisme, finissant par être exclues comme destinations, parce qu'ayant perdu l'attrait qui les caractérisait à l'origine.

> Une conférence internationale sur le "développement durable du tourisme des îles… ... ou comment concilier fréquentation touristique et préservation des milieux naturel " s’est tenue à St Denis de la Réunion  (12/09/2013 - reunionla1ere.fr - Par Erwann Ponnet)

Les représentants des îles Vanille (La Réunion, Maurice, Madagascar, Mayotte, Les Comores, les Seychelles et les Maldives également) positionnent leurs territoires comme une destination verte. Didier Robert, président de la Région Réunion, en est persuadé : " Nos îles doivent aussi œuvrer à développer et à promouvoir un tourisme durable. Cette notion, loin de n'être qu'un concept à la mode, représente... la seule voie réaliste si nous voulons inscrire notre action dans la durée".

> Le rapport sur le « Tourisme et développement durable en France » du Conseil économique, social et environnemental (CESE -  du 12 novembre 2014) recommande de :

- promouvoir un tourisme "au plus près des terroirs", qui prenne en compte "l'ensemble des territoires", par opposition à la concentration spatiale et temporelle du tourisme actuel

- répondre à la diversité de la clientèle et développer un tourisme fondé sur les atouts des territoires.

• Le tourisme solidaire

Il met au centre du voyage l’homme et la rencontre et s’inscrit dans une logique de développement des territoires. Une partie des bénéfices (ou une participation financière par voyageur) est reversée pour le développement de projets utiles à toute la communauté visitée.

Il s’agit, par ce biais, de créer un lien de solidarité entre les voyageurs et les populations visitées. « L’implication des populations locales dans le projet, le respect de la personne, des cultures, de la nature, une répartition plus équitable des ressources générées sont les fondements de ce type de tourisme »,  selon Le Guide du routard  consacré au « tourisme responsable »  (Éd Hachette, 176 p).

Cette vision du développement du tourisme correspond à la doctrine sociale de l’Eglise, dans la recherche du Bien commun.

L'Église veut joindre sa voix, depuis l'espace qui lui est propre, en partant de la conviction qu'elle a elle-même « une responsabilité envers la création et doit la faire valoir dans la sphère publique aussi. Ce faisant, elle doit préserver non seulement la terre, l'eau et l'air comme dons de la création appartenant à tous, mais elle doit surtout protéger l'homme de sa propre destruction ».

Le Magistère insiste à plusieurs reprises sur la responsabilité de l'être humain dans la préservation d'un environnement intègre et sain pour tous, dans la conviction que « la protection de l'environnement constitue un défi pour l'humanité tout entière : il s'agit du devoir, commun et universel, de respecter un bien collectif ».

Pour cela, le tourisme doit être respectueux de l'environnement, cherchant à atteindre une harmonie parfaite avec la Création, pour que, tout en garantissant la durabilité des ressources dont il dépend, il ne donne pas lieu à des transformations écologiques irréversibles.

(Source : Sous-commission « Tourisme et casinos » de la Commission  « Justice, Paix et Développement » de l’archidiocèse de Papeete, rapport présenté par Mme Marie-France Frémy en assemblée générale le 16 avril 2015)